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La problématique de la retraite au Maroc PDF Imprimer Envoyer

Entretien - Le Matin du 23/01/2013

·        Le gouvernement hérite un dossier dont on parle depuis les années 2000 .Les précédents premiers ministres ont manqué de courage pour prendre à bras le corps ce dossier. On dit que le temps est un facteur essentiel et que chaque retard dans la réforme a un coût. Êtes-vous d’accord ?

Ce n’est pas , me semble –t-il, une question de courage  et ce, pour deux raisons au moins : i) il s’agissait des premiers ministres et non de chefs de gouvernement ; ii) la problématique n’était pas jugée aussi prioritaire qu’elle l’est aujourd’hui. Cela dit, il faut rappeler que c’est en 2005, si ma mémoire est bonne , que le gouvernement  de l’époque a versé, à titre de capital, les arriérés dus par l’Etat à la Caisse Marocaine de Retraite ( CMR) soit 11milliards de dirhams. Par ailleurs, c’est l’un des gouvernements précédents qui a mis en place la commission technique qui  s’est penchée sur la problématique de la retraite.

Le paradoxe est que les gouvernements précédents étaient conscients de la nécessité de  réformer le système de retraite et notamment  de l’état où se trouvait la CMR et pourtant il y a eu d’une part, l’externalisation de certaines activités ( sécurité, entretien et transport…) qui s’est traduite par la réduction de l’effectif et le recours à des sociétés privées qui ne respectent pas toujours le droit du travail ( salaires, conditions du travail) et d’autre part,    le « départ volontaire » qui  a coûté, à l’époque, quelques 8 milliards de DH à l’Etat et qui a  certainement  pesé ( et continue à peser) sur l’équilibre financier de la CMR.

Déjà , à ce niveau , je peux vous dire que le problème de la CMR  résulte, pour l’essentiel,  de la politique économique de l’Etat des trente dernières années. Ce problème soulève une question de fond : quel est le rôle que doit jouer l’Etat dans une société comme la notre et dans une économie  qui est loin d’être une économie de marché ? Ce ne sont pas les moyens qui manquent ; mais c’est l’incapacité de l’Etat à innover, en raison de l’emprise    de la pensée unique dominante,  qui explique dans une large mesure  cette situation.

Concernant le timing, vous avez complètement raison, l’atermoiement des gouvernements précédents a un coût puisque la situation en 2000 n’est pas celle de 2013. Aujourd’hui, plus que par le passé, le gouvernement est sous pression ; sa marge de manœuvre s’est relativement réduite et l’état des finances publiques n’est pas celui d’il ya une dizaine d’année. En plus, l’esprit consensuel qui dominait s’est relativement effrité.  En fait, le rapport du marocain au temps est un rapport qui laisse perplexe : soit «  on tue le temps »  parce que on n’a pas d’autres alternatives! soit « on cherche à gagner le temps » dans l’espoir de conserver une position ( un poste) le plus longtemps possible. Or, qu’ « on tue le temps » ou qu’ « on cherche à le gagner », on aboutit au même résultat: l’attentisme et l’immobilisme.

 

 

·        A la chambre des conseillers, le chef de gouvernement a tiré la sonnette d’alarme :le système des retraites est en danger , les réserves émanant des cotisations ne couvriront plus les dépenses et personne ne veut que notre pays connaisse le même sort que la Grèce . Tous les partis abondent dans ce sens …Une première réaction ?

De prime abord, permettez- moi de vous dire que la problématique de la retraite est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux hommes politiques et surtout aux parlementaires. Je n’ai rien contre ces hommes, au contraire. Loin de mois, donc,  l’idée de les dénigrer ou de les décréditer ; mais ce que je constate, le parlement aujourd’hui n’est pas le lieu le mieux indiqué pour débattre de la question de la retraite. Les parlementaires ont tendance à se chamailler plutôt que de débattre. En plus, la problématique de la retraite est une problématique sociétale ; elle ne peut se réduire à une question politique ou technique. Elle ne doit pas faire l’objet de surenchères et ne doit pas être  examinée dans  des assises qui font valoir le paraître au détriment du fond. Elle  doit être débattue dans  un cadre adéquat, sur la base d’une vision globale et d’une démarche participative  appropriée basée notamment sur le suivi et l’évaluation.

Le Maroc n’a rien à voir avec la Grèce, on doit éviter l’amalgame et ne pas être alarmiste. La situation du système de retraite est préoccupante, j’en conviens ; mais elle n’est pas incontrôlable. Nous sommes en face d’un problème sociétal, certes, mais un problème qu’il est possible de régler à condition, bien entendu, d’agir rapidement et avec sérénité tout on s’attaquant aux causes réelles qui sont à l’ origine de cette situation.

·        La problématique de la retraite se pose , mais la situation des organismes de retraite n’est  pas la même. La CMR est dans une situation beaucoup plus inquiétante par comparaison à la situation de la CNSS ou du RCAR .


·        Effectivement. C’est d’ailleurs ce que j’ai essayé de développer dans la réponse à la première question. Les deux études réalisées respectivement par un cabinet étranger et par le HCP, montrent bien que le RCAR , en premier lieu, et la CNSS, en deuxième, sont dans une position moins préoccupante que celle où se trouve la CMR. En plus, à l’intérieur de la CMR, la situation du régime civile diffère de celle du régime militaire.

Permettez – moi d’ouvrir une parenthèse pour dire   que  la problématique de la retraite- au niveau institutionnel-  ne se limite pas seulement aux quatre organismes  à savoir : la CMR : la CNSS, le RCAR et la CIMR ; mais aussi à une ou deux caisses autonomes et surtout à la CDG .Celle-ci est fortement interpellée. D’un côté, elle gère, par le biais de la CNRA, le RCAR et de l’autre, elle constitue, avec la CNSS, les deux piliers du système de sécurité sociale  en l’occurrence le pilier administratif, représenté par la CNSS, et le pilier financier que constitue la CDG. Par ailleurs, pour disposer d’un diagnostic complet, il faut intégrer les expériences qui ont été menées pour élargir la protection sociale. Dans ce cadre, on doit s’intéresser à Addamane El hirafi et Addaman El bahri ainsi qu’à la caisse des avocats en plus de celle des parlementaires.

·        Le rapport entre cotisants et bénéficiaires  est passé de 12 contre 1 en 1983 , à 3 contre 1 en 2011 ..avec l’évolution démographique et l’impact du choc démographique, c’est toute la viabilité financière des systèmes de retraite qui est en danger .Quelle analyse faites vous sur cette question précise ?

Là aussi , il faut distinguer la CMR des autres Organismes. Le rapport que vous avez évoqué c’est fortement dégradé pour la CMR  pour des raisons que j’ai déjà mentionnées lors de la réponse à la première question. Pour vous donner une idée, ce rapport est de 8,3/1 pour  la CNSS et de 2,7/1 pour la CMR, De 2000 à 2009,le nombre des bénéficiaires, pour l’ensemble des régimes, a augmenté de 6,3% alors  que celui des cotisants , il ne s’est amélioré que de 3,9%. Les cotisations ont tendance à baisser. De 3,43% du PIB en 2005, elles sont passées à 3,20% en 2009.  Quant aux dépenses, elles s’inscrivent en augmentation : 2,97% en 2009 contre 2,51% en 2005.Parallèlement, l’excédent tend à baisser : 0,23% du PIB en 2009 au lieu de  0,93% du PIB en 2005.

L’Etat pratique une politique de recrutement très restrictive alors que les besoins de l’Administration (compte non tenu des besoins de l’administration locale),  pour assurer un service de proximité et de qualité, sont énormes. Le pays, à titre d’exemple, a besoin de 7000 médecins, de 9000inférmiers et autant d’enseignants, de magistrats et de policiers. En plus, le désenclavement, dans ses différentes formes, présente une opportunité que l’Etat ne cherche pas  à saisir pour dynamiser l’emploi (le taux d’emploi ne dépasse pas 45% ; le taux de chômage est de 9% ; il est beaucoup plus élevé dans la zone urbaine)  et élargir la protection sociale. Dans ce cadre, une véritable politique de grands travaux peut avoir un impact bénéfique non seulement sur le système de la retraite, mais aussi sur la création de la richesse et, plus particulièrement, sur la consolidation de la cohésion sociale. Quelques 40.000 km sont à construire pour désenclaver le pays ; le chemin de fer ne desserre  qu’une partie limitée  du territoire ; des tunnels sont à creuser notamment le tunnel de tzi n’ tichka ; presque 40% de la population sont analphabètes … que des opportunités que le Maroc est entrain de rater alors qu’il est entrain de vieillir précocement..

Le Maroc vit actuellement une transition démographique qui se traduit par la baisse du taux de fécondité et par le vieillissement de la population. De 2,7 millions de personnes  âgées de 60 ans et plus en 2010 (moins de  10% du total de la population) ; ce nombre dépasserait 10millions en 2050 (soit plus de 24%). Le ratio de dépendance (les 60ans et plus/pop de 15 à 59%)  passerait de 12,9% en 2005 à 18,5% en 2020  et à 41,9% en 2050.

Ce vieillissement précoce n’affecte pas  seulement le système de la retraite, mais il a des implications sur le système de protection sociale d’une manière générale (protection médicale,  maisons de repos et autres)  en raison de la généralisation de la famille nucléaire (la famille se limite au couple et aux enfants). La solidarité sociale ne sera plus comme elle l’est actuellement. Aujourd’hui, chaque marocain ou marocaine qui a un revenu, est une Caisse Sociale Ambulante. Demain, cette caisse disparaitra  et mettra l’Etat devant ses responsabilités.

Par ailleurs, la catégorie des jeunes âgés entre 18 et 24 ans qui accèdent pour la première fois au marché du travail, diminuerait de 21,6% d’ici 2050.

·        Quelles sont les solutions retenues par al commission technique ? On parle de la mise en place d’un régime en deux pôles , l’un pour le public , l’autre pour le privé  avec chacun un régime obligatoire et un régime complémentaire ..

De mon point de vue, il faut dans un premier temps se pencher sur la situation de chaque caisse à part en donnant la priorité à celle dont la réforme ne peut pas attendre et en définissant à priori les points de convergence pour ,in fine, aboutir à  la restructuration des régimes. Cela dit, c’est le système de protection sociale qui doit retenir notre attention. Actuellement, seuls 27 à 33%, selon les sources, des marocains bénéficient d’une couverture sociale. Au niveau de la couverture médicale, et en dépit  des avancées réalisées en adoptant l’AMO et le RAMED, cette couverture est le moins qu’on puisse dire, faible. Si 95,8% des actifs occupés relevant de l’Administration publique, disposent d’une couverture médicale, l’Industrie (y compris l’artisanat) ne compte que 34,7%. Quant  au BTP, qui fait travailler plus de un million de personnes, il enregistre un taux ne dépassant pas 10%. Les actifs occupés dans le secteur de l’Agriculture, la forêt et la pêche ne sont couverts qu’à hauteur de 2%.

Concernant les solutions, elles sont de trois types : paramétriques, systémiques ou la combinaison des deux. S’agissant des paramétriques (âge de la retraite, cotisation et pension), je rejoins les conclusions des deux études que j’ai déjà mentionnées. Pour le Cabinet étranger Actuaria : « une réforme purement paramétrique n’est pas à la mesure du problème. » S’agissant de l’étude du HCP, elle précise, au niveau des scénarios d’équilibrage des régimes de retraite, que «  les ajustements nécessaires (en vue de l’équilibrage des recettes et dépenses) pour garantir l’équilibre de chaque caisse et, par conséquent, politiquement et économiquement impossibles à mettre en place. »

En fait, le paramétrique doit être manié avec beaucoup de prudence, car il ne constitue pas la vraie réponse à la situation que connait les régimes de retraite et peut se révéler couteux, que se soit sur le plan économique ou politique. Relever l’âge de retraite se justifie, certes, par l’amélioration de l’espérance de vie, mais il faut évaluer son impact sur l’emploi et s’assurer qu’il ne va pas, en fait, constituer, au mieux, un palliatif. L’augmentation de la cotisation qu’elle soit répartie ou non entre le salarié et le patron affecterait le pouvoir d’achat du salarié et pèserait sur la compétitivité de l’entreprise  et partant de l’économie nationale qui enregistre des déficits extérieurs énormes. Dans les deux cas, elle alimenterait les tensions sociales et s’ajouterait aux obstacles à l’investissement. Je dois vous rappeler que toute réduction du pouvoir d’achat impacterait la demande interne qui reste l’un des principaux moteurs de la croissance.

Pour  la CMR, l’augmentation du taux de cotisation de 10points pour le fixer à 30% ne me semble pas la meilleurs solution pour deux raisons : i) le fonctionnaire n’est pas en mesure de supporter sa part ; ii) la tendance à la baisse du rapport démographique est de nature à atténuer la portée de cette solution. L’Etat n’a pas de choix que d’améliorer le rapport démographique ( Actifs/ Inactifs) en convertissant les 10 points en postes d’emploi et en usant de la réforme fiscale pour financer l’ amélioration  du taux d’encadrement au niveau de l’Administration. C’est par l’emploi qu’il est possible de pérenniser le système  et d’élargir la couverture sociale.

Nous avons déjà indiqué une des pistes, relevant de ce que j’appelle l’ « emploi hors croissance », qui peut se révéler féconde pour promouvoir l’emploi, en l’occurrence les grands travaux. D’autres opportunités relevant de cette même logique peuvent être saisies à condition de faire de la région un levier pour la promotion de l’emploi ( je suis rester perplexe lorsque j’ai constaté qu’une région comme Gharb Chrarda Béni Hssen qui fait partie des régions les plus riches du pays abrite l’une des populations les plus pauvres sur le plan national) et de procéder à une réforme, en profondeur, de la fonction publique ( Ce n’est pas le nombre de fonctionnaires qui pose problème - 800.000 en plus des 170.000 employés relevant des collectivités locales- mais c’est le taux d’encadrement , le type de profils, la productivité  et la structure des salaires qui doivent être revus) . Par ailleurs, il faut inciter les entreprises à améliorer leur taux d’encadrement, qui au demeurant est très faible en raison plus particulièrement de la taille dominante des entreprises marocaines dont plus de 95% sont des TPME. Dans ce cadre, il faut, à titre d’exemple, inciter les TPME à se constituer en réseaux  pour disposer de la taille critique et améliorer leur taux d’encadrement.

Parallèlement, il faut une croissance  forte, dans la mesure du possible ; mais surtout de qualité. IL faut revoir la structure du PIB et partant de l’emploi. Actuellement, l’Agriculture emploi 40%  des actifs occupés alors qu’elle ne représente que 1% des adhérents de la CNSS. En plus, l’emploi crée par l’Agriculture est d’une faible valeur ajoutée. Quant à l’Industrie de transformation, qui est d’une valeur ajoutée élevée, elle n’intervient que pour 13%. Par ailleurs, il convient d’élargir la couverture sociale pour toucher les professions libérales, les 2,5 millions de personnes qui travaillent dans l’informel hors agriculture, les paysans et les ouvriers agricoles.

Pour ce, le Maroc a besoin d’un projet sociétal adossé à une   vision et à une stratégie globale déclinée en plan d’action. Où va le Maroc ?  Quel  est le Maroc qu’on veut laisser à nos progénitures ? Il est temps de se ressaisir pour procéder à une réforme du système de protection sociale en rapport avec les autres réformes structurantes à l’instar de la réforme fiscale, de celles de l’Etat et de la compensation.

·        Il faut dit Nizar Baraka un système juste équitable efficace et pérenne .Que pensez vous de cette déclaration ?

Se sont des principes qui doivent présider à toutes les réformes structurantes. Concernant  les régimes de retraite, et à titre d’exemple, il faut homogénéiser le taux de remplacement. Il est de : 45% pour la CNSS, 54% pour le RCAR, 60% pour la CIMR et 85% pour la CMR. En plus, il faut mettre fin à certaines aberrations. Pour bénéficier, par exemple, d’une retraite CNSS à 60ans, il faut dispose de 3240 jours de travail déclaré ; c’est-à-dire si un salarié accumule 3239 jours, il n’a pas droit à la retraite à 60ans. Apparemment, le conseil d’administration de la CNSS a, récemment, essayé de corriger cette aberration. Enfin, il faut aller au-delà des 55% d’abattement (loi de finances 2013) pour  exonérer totalement la pension de l’impôt.

Chiguer Mohammed- Rabat le 22/01/2013

Entretien accordé à Farida Moha – Le Matin : Mercredi 23/01/2013

www.lematin.ma

 

 

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